Secours au Mont-Blanc du Tacul
par Sylvaine Romanaz

Grâce à l’aimable autorisation de la rédaction du Dauphiné Libéré, nous reproduisons cet article écrit sous la plume de Sylvaine Romanaz, qui relate un mémorable secours effectué il y a 56 ans, le 25 mars 1970, dans le secteur du Mont-Blanc du Tacul, par l’adjudant Cuenot et le lieutenant Mollaret, à bord de l’Alouette III « BF ».

« Inquiétude à Chamonix »…Quand ce titre apparaît dans les journaux, on sait à quel point il n’augure rien de bon. Et voilà les mots à nouveau écrits à la Une du Dauphiné Libéré ce mercredi 25 mars 1970. Qui plus est pour quatre guides alpinistes que bon nombre de Chamoniards connaissent bien.
Jean Fanton*, Claude Jäger, Roberto Sorgato et Alain Badel ont entrepris le dimanche précédent d’atteindre par le couloir Gervasutti, le mont Blanc du Tacul. Tôt ce matin-là, on croit les avoir vus en pleine grimpée. Mais depuis, plus rien.
Dimanche, lundi… les jours défilant, tout le monde scrute la montagne. Y compris le guide Michel Couttet depuis la gare supérieure du téléphérique de l’aiguille du Midi. Il est 7 h 25 le mardi quand il aperçoit deux points noirs à la sortie du couloir. Mais impossible de confirmer, les nuages enveloppent à nouveau le sommet…
La météo, c’est d’ailleurs elle qui inquiète. Le mauvais temps a pu surprendre les quatre amis. Car il est tombé plus d’un mètre de neige au-delà des 3000 m. Redescendre aurait été suicidaire… Mais l’alpiniste Yannick Seigneur se veut optimiste. Peut-être ont-ils pu se mettre à l’abri :« Je les connais bien. Ils n’auraient jamais entrepris la descente dans ces conditions. Fanton et Jäger sont souvent restés ainsi plusieurs jours. C’est la solution de la sagesse.

”Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir vous chercher…
La sagesse doit aussi jouer pour les secours. L’Alouette 3 de la gendarmerie a bien décollé ce mardi matin, avec à son bord trois guides, dont Yannick Seigneur. Mais vu les conditions, il a fallu presque aussitôt se reposer. Deux caravanes terrestres se sont aussi mises en branle, opération aussi vite arrêtée : il neige trop désormais…
Mais le mercredi matin, il est à peine 6 h que déjà les pales de l’Alouette 3* tournent. Une éclaircie, pas question d’attendre. Aux commandes, l’adjudant Cuenot embarque avec son mécanicien, le lieutenant Mollaret et le guide Yvon Masino. Et il lui en faut de l’adresse ! « Le vent soufflait avec une telle force que je n’imaginais pas qu’il pourrait poser l’Alouette au sommet du Tacul ››, se souviendra Mollaret. « Nous recevions de terribles coups de boutoir qui, frappant l’hélicoptère sous le flanc, le soulevaient de 10 a 20 mètres, menaçant chaque fois de le faire basculer ».* [Aerogend.com] : Il s’agit de l’Alouette III N° 1098 FM-JBF
Mais Cuenot réussit. Et, seconde bonne nouvelle, quand l’Alouette se pose, deux hommes sont aperçus ! Jean Fanton se rapproche en soutenant Alain Badel. Aussitôt à bord, direction Chamonix. Quelques minutes plus tard Claude Jäger et Roberto Sorgato, plus affaiblis, sont aussi récupérés par le lieutenant Mollaret et le guide Yvon Masino. Et voilà l’Alouette qui revient. L’équipage, les secouristes, deux rescapés : c’est trop. Sauf que la météo se gâte franchement… « Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir vous chercher », annonce Cuenot à Mollaret. « Je vous embarque. Ce sera tangent, mais j’aime mieux ça que de vous laisser ici. »

« Si Fanton et ses amis ont la vie sauve, c’est à Cuenot qu’ils le doivent »
à 4200 m, avec tout le monde entassé, Cuenot réussit à redécoller. À 7h30, mission accomplie, tout le monde est de retour dans la vallée.« Si Fanton et ses amis ont la vie sauve, c’est à Cuenot qu’ils le doivent », résume Mollaret.
“La vie sauve”, il s’en est fallu de peu et les quatre alpinistes le savent. « Il était temps… je crois que nous n’aurions pas tenu une journée de plus », reconnaît Jean Fanton. La matinée s’est écoulée et il répond aux questions du journaliste du Dauphiné Libéré. « Je vais très bien ! », s’est-il exclamé à son arrivée, rechignant à se faire examiner. Chez lui, «aussi frais que s’il était revenu d’une cueillette aux champignons », dixit le reporter, il raconte. Il est le seul qui peut le faire, ses amis sont hospitalisés, le temps notamment que leur température corporelle remonte de 30° à 37 °C…


« Si Sorgato ne m’avait pas bien assuré… »
Alors Jean Fanton explique. Comment le samedi soir, ils ont décidé de grimper toute la nuit sous « un clair de Lune magnifique ». Le mauvais temps les a surpris à mi-hauteur de la pente : « Au début nous n’avons pas pris ça très au sérieux. Puis plusieurs coulées de neige ont balayé le couloir… » Aussitôt, ils ont quitté le couloir et sont arrivés au sommet en passant plus à gauche. Mais la tempête de neige était là-haut si violente ! À tel point que Jäger doutait qu’ils soient au sommet et qu’il était impossible de trouver la voie de redescente. À une centaine de mètres sous le sommet, ils ont donc dressé leurs tentes. Le dimanche s’est passé à attendre.
Lundi matin, la météo n’était guère mieux mais ils ont pu trouver le passage pour redescendre. Une première tentative vite arrêtée : « À peine avions-nous fait une centaine de mètres qu’une énorme avalanche a balayé la face nord. Les blocs me sont passés entre les jambes »…
Jean Fanton mesure sa chance : « Si Surgato ne m’avait pas bien assuré, j’étais fauché, et lui avec moi. » Retour en haut, réinstallation des tentes et le lundi s’est passé à attendre aussi.
Nouvelle tentative le mardi matin, dans un mètre de neige fraîche… et nouveau renoncement rapide. « Nous avons commencé sérieusement à nous faire du souci », Et le reporter peut le comprendre quand Jean Fanton lui fait cet aveu complété
par une explication : « la dernière nuit, la tempête a déchiré la tente de Jäger et Batel. Ce demier, plus faible, a été installé entre Sorgato et Fanton. Jäger s’est mis à l”abri comme il a pu dans les restes de la toile. « De temps en temps nous lui parlions. La nuit a dû lui paraître terriblement longue » avoue le rescapé.
Batel sera le dernier à sortir de l’hôpital, Dès le jeudi Jäger et Sorgato ont été libérés. Et Fanton ? L’entretien avec le journaliste fini, on le voit l’après-midi même en train de déneiger les abords de son chalet et de couper du bois. L’alpiniste en perdition à 4200m est redevenu un Chamoniard lambda…
Sylvaine Romanaz
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Les lieux [aerogend.com] :



Leur histoire (post-article)
Ce très bel article que nous devons au Dauphiné Libéré, pouvait s’arrêter là, mais nous avons souhaité continué les recherches sur ces hommes, savoir ce qui les liait, et nous avons fait des découvertes étonnantes que nous vous confions ci-après au travers de leurs histoires personnelles. AEROGEND
Il est fascinant de constater que tous les personnages qui ont été cités (Fanton, Jager, Sorgato, Badel, Cuenot, Mollaret et Masino) forment une véritable fresque de l’histoire de la montagne des années 60-70. Les grimpeurs : Jager, Sorgato, Badel (l’élite technique), les guides/formateurs : Fanton et Masino (les piliers de la transmission) et les sauveteurs du ciel : Cuenot (le pilote) et Mollaret (PGHM). Tous ont été liés, de près ou de loin, aux grands drames et aux grandes victoires du massif du Mont-Blanc, notamment la tragédie/miracle des Grandes Jorasses en 1971.
André CUENOT ( ? – 2014]
André Cuenot est un pilote d’hélicoptère de légende, particulièrement reconnu pour son rôle crucial dans le secours en montagne au cours des années 1970. Il est entré dans l’histoire de l’alpinisme pour son rôle déterminant lors du tragique épisode du sauvetage de René Desmaison* (1971) de la face nord des Grandes Jorasses en février 1971. André a réalisé une carrière exceptionnelle. Pilote chevronné et audacieux, il a totalisé plusieurs milliers d’heures sur hélicoptère. Au cours de sa carrière, il a réalisé de nombreux sauvetages, faisant de lui l’un des pilotes les plus expérimentés de sa génération dans ce domaine spécifique. Il a terminé sa carrière militaire à Villacoublay, avec le grade de capitaine.
André Cuenot et les gendarmes-secouristes trépignaient d’impatience à la base, prêts à intervenir dès que le feu vert serait donné, en raison des très mauvaises conditions météorologiques.
Le livre de René Desmaison, « 342 heures dans les Grandes Jorasses », rend un hommage vibrant au pilote de l’hélicoptère qui l’a arraché à la mort. Les documentaires sur l’histoire du PGHM (Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne) qui mentionnent souvent André Cuenot comme l’un des « seigneurs » du ciel chamoniard.
Le mécanicien hélitreuilliste
Le mécanicien qui formait équipage avec André Cuenot n’est pas cité dans l’article, et les souvenirs de cette époque ….datent de 56 ans. Il n’en est pas moins sûr que l’équipage de Chamonix était complété par ce spécialiste, indispensable à la réussite de la mission. Aussi, si à la lecture de ces lignes, un de nos lecteurs avaient des renseignements sur ce sujet, merci de nous en donner connaissance.
Jean-Jacques MOLLARET – Lieutenant – Chef du PGHM de Chamonix
Jean-Jacques Mollaret est une figure indissociable de l’équipage de l’Alouette III de la Gendarmerie de Chamonix. Il a commandé le PGHM de Chamonix. Il a participé à de nombreux sauvetages en montagne.
Yvon Masino [ ? – 2017]
Yvon Masino est une autre figure emblématique de la vallée de Chamonix, appartenant à cette même génération de guides d’exception qui ont fait les grandes heures de l’alpinisme technique. Il a fait l’essentiel de sa carrière au sein de la Compagnie des Guides de Chamonix. C’était un alpiniste complet, aussi à l’aise dans le rocher pur que dans les courses de mixte engagées. Il était reconnu pour son professionnalisme et sa connaissance intime du massif du Mont-Blanc. Comme beaucoup de ses collègues (dont Jean Fanton que vous mentionniez), il a participé à l’encadrement des futurs guides et à la formation de nombreux amateurs au sein des stages du Club Alpin.
Et, chose incroyable, son nom est lui aussi lié à l’opération de sauvetage de René Desmaison. Alors que l’hélicoptère de Jean Cuenot et Jean-Claude Mollaret tentait l’approche par les airs, une caravane terrestre de secours avait également été dépêchée et il a été l’un de ceux qui ont dû affronter la paroi pour atteindre Desmaison, dans des conditions de froid et de tempête qui rendaient chaque mouvement incertain. Yvon Masino faisait partie des guides sauveteurs mobilisés pour cette mission extrêmement périlleuse.
Jean FANTON
Guide à Chamonix, il s’est illustré par des premières hivernales audacieuses à une époque où le matériel et les connaissances sur le froid étaient bien plus limités qu’aujourd’hui , notamment lors de l’ascension du couloir du Diable (Mont Blanc du Tacul), en 1969, il réalise cette première ascension en hivernale de ce couloir avec le célèbre alpiniste italien Walter Bonatti. Réussir une telle voie avec une légende comme Bonatti témoigne de son niveau d’excellence et de la reconnaissance de ses pairs. Comme beaucoup de grands guides de sa génération, il a participé à des expéditions internationales. On retrouve notamment sa trace dans des récits d’expéditions en Himalaya (notamment vers le Shisha Pangma ou au Tibet), où son rôle de guide et sa robustesse étaient des atouts majeurs pour l’installation des camps d’altitude. Il a été gardien du refuge des Grands Mulets.
Claude JAGER :
Est une figure majeure de l’alpinisme français des années 1960 et 1970, connu pour son rôle de pionnier dans l’évolution des techniques de glace. Il est indissociable de Walter Cecchinel, avec qui il a formé l’une des cordées les plus efficaces de l’époque. Ensemble, ils ont révolutionné l’alpinisme hivernal en utilisant et en perfectionnant la technique du « piolet-traction » (ou technique des quatre pointes avant). En réalisant la première ascension du couloir Nord des Drus (1973) : Ils réalisent la première ascension (qui était aussi une hivernale) de cette voie mythique. Cette réussite est considérée comme l’acte de naissance de l’escalade glaciaire moderne en France. Son nom est resté gravé dans le massif du Mont-Blanc à travers plusieurs itinéraires célèbres, notamment le Couloir Jager (Mont Blanc du Tacul), ouvert en juin 1964 avec P. Barthélémy, c’est aujourd’hui une grande classique de la goulotte de glace et la voie Cecchinel-Jager (Pointe Lachenal), une autre voie de référence pour les alpinistes cherchant des itinéraires mixtes (glace et rocher). Il a fait partie de l’élite sélectionnée pour les grandes expéditions nationales de l’époque, comme le pilier Ouest du Makalu (1971) : Il participe à cette expédition historique menée par Robert Paragot, l’une des plus grandes réussites de l’alpinisme français en Himalaya sur un sommet de plus de 8 000 mètres et le Kūh-e Shākūr (Afghanistan, 1969) : Première ascension de l’éperon nord.
Roberto Sorgato (1937–2025)
Roberto Sorgato était un alpiniste italien de renommée mondiale, particulièrement célèbre pour ses ascensions dans les Dolomites et le massif du Mont-Blanc. Il a formé avec le Français Pierre Mazeaud et l’Italien Ignazio Piussi une cordée mythique. Ensemble, ils ont ouvert la voie sur la face nord-ouest de la Punta Tissi (massif de la Civetta) en 1965. Dans le massif du Mont-Blanc , en 1971, il ouvre avec Pierre Mazeaud un itinéraire de 1 300 mètres sur les piliers sud du versant de la Brenva, une ascension complexe mêlant rocher et glace.
Alain Badel (1949–2025)
Alain Badel était un guide de haute montagne français, membre de la prestigieuse Compagnie des Guides de Chamonix. Très actif dans le massif du Mont-Blanc, il était reconnu pour ses qualités humaines et son expertise technique. Il a partagé de nombreuses ascensions avec les grands noms de sa génération et a contribué à la formation de nombreux alpinistes. Au-delà de ses propres courses, il était un « passeur » de savoir, incarnant l’esprit de solidarité et de bienveillance propre aux guides de sa génération.

J’ai une très grande admiration pour André Cuenot. C’était mon patron au DAG DE Megève et il m’a beaucoup appris. Il avait une très grande expérience du vol en montagne et une très grande adresse aux commandes.
J’ai beaucoup appris au contact de deux de mes anciens, l’Adj André Cuenot et l’Adj Jean Toustou avec qui j’ai travaillé au DAG de Tarbes pendant trois années.