Les Forces Aériennes de la Gendarmerie Nationale, via sa section d’Expérimentation Drone Autonome de Moyenne Endurance, poursuivent l’intégration du DT46 de l’avionneur toulousain Delair. Ce drone tactique « ITAR-free » , arrivé au cours de l’été dernier, marque un tournant majeur pour les FAGN, avec l’intégration de cette nouvelle capacité drone et en s’inscrivant dans une logique de complémentarité inédite avec les moyens héliportés traditionnels.

Au cours de la dernière réunion avec les Ailes de la gendarmerie, le GB Eric Espinal nous avait brossé un portrait de l’état des forces pour les années 2030, où il était question de l’avion, la voilure fixe à grande élongation, une nécessité pour les unités de l’Arme, isolées dans les grands espaces maritimes ou l’immensité des forêts tropicales. Ce faisant, le général respectait la volonté du DGGN, qui posait une question toute simple et combien déterminante : « à quoi sert la 3D dans la Gendarmerie ? ». Plus récemment, au cours de ses vœux, le commandant des FAGN se faisait plus précis en évoquant l’ouverture de deux unités de drones DT46. Ainsi, en officialisant la mise en service opérationnelle de ce drone à voilure fixe de moyenne endurance, l’institution se dote d’un outil de conception française* capable d’ouvrir la voie à la moyenne élongation, créneau jusqu’ici réservée aux forces conventionnelles.

* Le DT46 est un drone de la société DELAIR Aero.

La SEDAME : les experts du drone tactique

Au cœur de cette expérimentation, la SEDAME (Section d’Expérimentation Drone Autonome de Moyenne Endurance) fait figure de fer de lance. Basée à Villacoublay, cette unité, composée de quatre télépilotes hautement qualifiés, travaille à l’articulation de ces nouveaux moyens. L’unité a réceptionné le DT46 depuis quelques mois, et travaille actuellement à la fois, sur son application aux missions de l’Arme, et à l’implantation des premières unités opérationnelles, évoquées par le GB Espinal lors de ses vœux.

Le drone DT 46 de Delair : ce que l’on sait

Ce drone est une évolution des modèles DT18 et DT26, qui ont fait la notoriété et construit l’expérience de cette société. Il est donc une conception française. La Gendarmerie a opté pour cette version à double option, VTOL et voilure fixe. Les pilotes opérateurs, en fonction de la mission peuvent choisir la configuration de décollage et atterrissage.

L’option VTOL permet des décollages et atterrissages dans les milieux encombrés ou restreints (forêt équatoriale, embarcations,chemins forestiers, bords de route…) la seconde permet une autonomie plus importante : jusqu’à 6H30 de vol, grâce au décollage catapulté, moins consommateur d’énergie. C’est un atout pour certaines missions de l’Arme, lorsqu’il faut tenir la position dans la durée.

Comme tout appareil piloté d’État, il est soumis à la réglementation des drones étatiques (navigabilité) et a été acquis par l’intermédiaire de la DMAE (Direction de la Maintenance Aérienne d’état). Le DT46 possède la caractéristique ITAR Free. Dans le milieu de l’armement et de l’aéronautique, le label ITAR-free est un argument stratégique et politique majeur (voir l’encadré).

Avec cet appareil, les FAGN entrent dans le domaine de la moyenne élongation et à des hauteurs de vol supérieures au plafond réglementaire des drones spécifiques mis en œuvre par la Gendarmerie (120m/sol). Au regard de sa conception et de son niveau d’intégrité, ce drone doit-être exploité dans des zones aériennes ségréguées. Cette contrainte limite son engagement à des missions programmées.

Deux systèmes complets

Dans la phase d’expérimentation actuellement en vigueur, les FAGN disposent de deux systèmes complets. C’est à dire de deux fois deux vecteurs, ce qui permet une présence opérationnelle quasi permanente sur zone, lorsque la situation l’exige. Les compartiments d’espace aujourd’hui surveillés (Manche) sont de 40 à 120 kms de large, sur 10 de profondeur à partir d’une base côtière. Les militaires en charge de son expérimentation estiment que le DT 46 peut-être utilement exploité dans la tranche d’altitude allant de 500 et 1500 ft AMSL (lorsqu’il est engagé dans des plaines ou sur le littoral). L’aéronef est totalement silencieux à ces hauteurs de vol.

L’engin dispose d’une envergure conséquente de plus 4,5 mètres, pour un poids variant de 20 à 25 kgs en fonction de la configuration de décollage retenue et une charge utile de 5 kgs. L’appareil correspond à des normes d’exploitation aéronautique des segments métropole et outre-mer , puisqu’il peut fonctionner dans le créneau de température -10°C/+50°, et peut affronter des vents de 57 km/h maximum ! Le temps de déploiement des deux versions est ultra-court, l’appareil étant mis en œuvre en seulement 15 minutes.

Initialement destiné au marché civil, le drone DT 46 répond aux exigences de la réglementation européenne en matière de détection, c’est pourquoi le DT 46 est équipé du DRI1 et de l’ADSB In et Out2. C’est un dispositif électronique qui permet de diffuser à distance l’identité de l’exploitant et certaines données du drone (position, altitude, etc.) pour que les autorités puissent l’identifier en vol. Il est exigé par la réglementation européenne pour la plupart des drones de plus de 250 g dans les catégories Ouverte et Spécifique, et peut être intégré au drone ou ajouté sous forme de module externe.

Ces deux systèmes d’identification permettent une meilleure intégration dans l’espace aérien. Ils peuvent cependant être activés ou désactivés à tout moment par les pilotes opérateurs, pour des raisons liées à la discrétion ou la confidentialité des missions.

1 « Direct Remote Identification » (en français : identification directe à distance)
2 ADS-B (Automatic Dependent Surveillance–Broadcast) : système de surveillance du trafic aérien moderne. Il repose sur le fait que les avions diffusent automatiquement leurs paramètres de vol ( position GPS, altitude, vitesse, cap et indicatif) au contrôle aérien (ATC). L’ ADS-B OUT est l’émission des paramètres et l’ADS-B IN est la réception (position des autres aéronefs, alerte anti-collision (TCAS).

ITAR-free

ITAR signifie International Traffic in Arms Regulations. Il s’agit d’un ensemble de règlements fédéraux américains qui contrôlent l’exportation et l’importation de technologies liées à la défense (matériels, logiciels, données techniques). Lorsqu’un matériel (comme le drone DT46) est dit ITAR-free, cela signifie qu’il ne contient aucun composant, aucun logiciel et aucune ligne de code d’origine américaine soumis à cette réglementation. Ce principe est donc important pour la Gendarmerie ou l’État français, c’est une question de souveraineté et de liberté d’action. En effet, cela permet d’éviter l’extraterritorialité du droit américain. Par exemple, si un drone contient ne serait-ce qu’une puce ou un capteur soumis à l’ITAR, les États-Unis ont légalement le droit de bloquer la vente de ce drone à un pays tiers, ou même d’en restreindre l’usage par la France. D’autre part, en termes de sécurité des données, cela garantit qu’il n’y a pas de « backdoors » (portes dérobées) imposées par la législation américaine dans les systèmes de communication du drone.

L’oeil du drone

Initialement, c’est la caméra Merio Temis XL14HD qui a été choisie pour équiper le DT 46 pour ses performances en surveillance de longue durée. Aujourd’hui la section expérimente la version Temis XL16 dont les performances sont plus axées sur l’acquisition et le ciblage. Les deux systèmes sont pourvus d’une voie jour en full résolution HD (1920X1080) avec un zoom optique X30. Elles sont multicapteurs (3 capteurs EO+IR+laser pour la XL14 et quatre capteurs EO+IR+laser+LRF* pour la XL16).

*EO : electro-optical – IR : infra-red – LRF : Laser Range Finder (télémètre laser)

En résumé, la XL14 est pourvue d’une voie thermique plus conséquente (1280 X 1024 -HD LWIR), c’est une très haute résolution thermique, alors que la XL16 avec le LRF et le téléobjectif IR, excelle surtout en termes de modularité et de traitement.

Les performances sont comparables aux meilleurs systèmes optoélectroniques actuels, pour des masses d’emport relativement faibles (1,6/1,8gks). L’efficacité de la détection est de l’ordre de 15 à 20kms. Le système peut identifier un homme à 1,5km , un véhicule terrestre à 4,3 kms, et pour les navires, à 6 ou 15 kms, en fonction de la taille.

Le nerf de la guerre, la liaison de données (Data-Link)

Le succès d’une mission de moyenne endurance ne repose pas seulement sur les performances intrinsèques du vecteur, mais sur la capacité à transmettre des flux vidéos lourds en temps réel sur de longues distances sans être intercepté ou brouillé.

Le Delair DT46 dispose d’une architecture de liaisons de données robuste et sécurisée, reposant sur l’emploi de fréquences dédiées, généralement en bande S, associées à un chiffrement de niveau AES-256 conforme aux standards en usage au sein des forces de l’OTAN, garantissant la confidentialité des flux transmis et rendant toute interception inopérante en termes d’exploitation des données.

Initialement fondée sur une liaison directe de type Line-of-Sight offrant une portée de l’ordre de la centaine de kilomètres, cette architecture évolue désormais vers des logiques de hand-over permettant d’étendre significativement l’élongation opérationnelle sans recourir à des stations relais, le vecteur assurant une transition automatique et transparente entre différentes antennes au sol prépositionnées, selon un principe analogue à celui des réseaux mobiles, sans rupture de continuité de service.



Par ailleurs, la résilience du système face aux menaces électromagnétiques est assurée par l’intégration de protocoles de saut de fréquence, autorisant une reconfiguration quasi instantanée de la liaison en cas de brouillage ou de perturbation, limitant ainsi les risques de perte de contrôle.

Enfin, une redondance de sécurité est prévue en cas de rupture totale du lien, le pilote automatique embarqué prenant alors le relais selon des procédures préprogrammées de type failsafe, permettant soit le maintien en attente dans une zone définie, soit le retour autonome vers le point de départ, garantissant ainsi la continuité de la mission ou la récupération sécurisée du vecteur.

Le DT 46 permet également d’embarquer d’autres outils tels que la technologie LiDAR permettant la cartographie 3D ultra-précise du terrain, utile pour reconstituer une scène de crime ou analyser une zone de catastrophe naturelle et également l’IMSI-Catcher un dispositif permettant de détecter et d’identifier les téléphones mobiles dans une zone donnée (utilisé sous strict contrôle judiciaire).

La SEDAME a déjà effectué 80 heures de vol

Depuis l’acquisition du drone l’été dernier l’unité s’est lancée à la fois dans l’expérimentation technico-opérationnelle et dans la création d’unité tactiques. Le commandant Arnaud GERARD nous explique, que la SEDAME a déjà effectué plus de 80 heures vols avec l’appareil, vols destinés à en tester les limites. L’évaluation porte notamment la fiabilité des liaisons de données chiffrées, la précision des capteurs optroniques et la résistance au brouillage.

Aujourd’hui, le DT 46 répond aux principales attentes de la gendarmerie dans le cadre des missions qui lui seront confiées et les relations avec l’industriel sont excellentes. En lien avec l’armée de terre, qui exploite également ces drones, des marges de progression demeurent, notamment concernant sa vitesse de déplacement dans les aires de surveillance.

En prenant en compte le fait que l’appareil est inaudible lorsqu’il vole au-dessus de 200 mètres de hauteur, les FAGN disposent ainsi d’un équipement parfait pour être exploité dans les domaines de la sécurité et de la discrétion qui sont souvent l’apanage des missions de l’arme.

Utilisation en espace ségrégués

Cependant le DT46 est un drone, qui doit être exploité exclusivement dans des espaces ségrégués, il ne peut pas s’intégrer dans un espace aérien ouvert, car s’il répond aux exigences de la réglementation européenne en matière de détection et dispose des dispositifs électroniques qui permettent de diffuser ses paramètres de vol pour que les autorités puissent l’identifier en vol, il ne dispose pas de système de détection et d’évitement autonome. Il ne peut donc cohabiter avec d’autres aéronefs. Cela nécessite la réservation préalable d’un volume aérien dédié, dont l’occupation est limitée dans le temps et dans l’espace.

Dans cette optique, les commandants des Forces Aériennes ont la responsabilité d’exploitation des zones (ZRT) qui ont été créées auprès de la DGAC, au profit des deux Sections d’Appui Drones (SAD) qui verront le jour l’été prochain, auprès de la FAGN de Lille (basée à Lille-Lesquin) et de la SAG de Pointe-à-Pitre (basée à Basse-Terre).


Les futures bases d’exploitation : les SAD

La DGGN a retenu deux sites pour lancer l’exploitation de ce drone à voilure fixe : Amiens pour la métropole et Basse-Terre pour l’outre-mer. Ces premières implantations ont été précisément choisies par nécessité opérationnelle. La SAD de Lille en raison de la situation de l’immigration clandestine sur la Manche et celle de Basse-Terre pour les nécessités de la lutte contre le narcotrafic, en provenance de la zone Caraïbe, et qui est conséquente sur la Guadeloupe.

Ces deux unités nouvelles ont donc une portée réellement novatrice à la fois pour les FAGN, puisqu’elles sont techniquement dans les mains du commandant de la Force Aérienne correspondante, conseiller technique du commandant de région pour Lille et du COMGEND pour la Guadeloupe. Ce sont donc de nouvelles compétences qui voient le jour en matière d’aéronautique bleue, elles s’ajoutent à celles dont dispose l’Arme avec l’hélicoptère et peut-être plus tard avec celle de l’avion, qui a été évoquée par le commandant des FAGN.

Pour les Hauts-de-France, l’expérimentation en cours, porte notamment sur l’évaluation en milieu maritime, dans les ZRT gérées par la PREMAR, avec des vols longues distances en toutes conditions météorologiques (vents, précipitations, atmosphère saline). Concomitamment, il s’agit de mesurer l’intégration de ce nouvel outil à l’écosystème aéronautique de la gendarmerie. Nous sommes ici dans le cœur de métier des FAGN, puisqu’en complément de cette expérimentation particulière liée à la surveillance maritime et dans le contexte de l’immigration clandestine, d’autres concepts d’emploi seront explorés, par exemple dans le contexte du MO rural et des grands évènements.

La panoplie aéronautique bleue s’enrichit donc d’un moyen supplémentaire qui s’insère entre le drone spécialisé, type DJI Matrice M300 et l’hélicoptère. Le DT46 est un moyen ISR* qui s’inscrit en amont de l’engagement des moyens héliportés, en assurant une capacité de surveillance persistante dans la profondeur tactique grâce à une endurance de plusieurs heures et une couverture spatiale étendue. Il permet ainsi l’occupation continue de zones d’intérêt, la détection et le suivi dans la durée d’activités ou de cibles, et contribuant à optimiser l’emploi des vecteurs d’intervention en apportant une connaissance de situation anticipée et stabilisée. Il ne peut cependant pas effectuer les missions complexes dévolues à l’hélicoptère comme l’hélitreuillage, le transport d’élément d’intervention, de charges importantes ou la projection de moyens dans la profondeur.

* ISR : acronyme angl. Intelligence, Surveillance, Reconnaissance – Intelligence : analyse de l’information, production de renseignement ; Surveillance : observation continue dans le temps, détection d’activités ; Reconnaissance : identification (cible), confirmation d’une situation.

La manœuvre RH

Une SAD devrait être mise en place sur Villacoublay, elle devrait pouvoir faire face aux engagements de niveau national. Il reste à en étudier le financement tant au niveau du système que du personnel.

A ce sujet, la création des SAD porte en elle toute la problématique des ressources humaines. En effet les futurs candidats devront satisfaire à des pré-requis de compétences aéronautiques. Les détenteurs de licences du format européen ( PPL, LAPL, SPL ou ITP) seront favorisés, le vivier immédiat pouvant être la GTA.

Vers une gendarmerie « Augmentée »

L’intégration du système Delair DT46 par la SEDAME ne représente pas seulement une acquisition de matériel, mais une véritable mutation doctrinale, ceci grâce à l’excellence d’une société française. En s’appropriant un outil de « moyenne endurance », la Gendarmerie Nationale complète sa panoplie de moyens aériens et s’offre une capacité de persistance inédite sur le territoire.

Avec ce déploiement, les FAGN confirment leur place de leader dans l’usage sécuritaire des drones civils et tactiques, prouvant que la protection de demain se jouera désormais, grâce à des moyens complémentaires, dans tous les compartiments du terrain.

Il ne lui reste pour compléter l’intelligence de sa mutation, qu’à ré-intégrer la capacité avion* dans l’éventail de ses missions, cette fois pour faire face à ses besoins missionnels sur la très grande élongation, notamment pour répondre aux besoins des unités dispersées sur l’espace Pacifique et sur l’arc Caraïbes…

* les avions (Cessna 206F) ont été retirés du service au début des années 90.

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