4 Avril 1980 – Pic du Marboré versant sud (Espagne).

A Tarbes, il fait très beau mais sur la chaîne des Pyrénées, bien dégagée, le vent doit être très fort. Des nuages lenticulaires en pile d’assiettes au-delà de la frontière indiquent un vent du Nord régulier mais violent.

L’alerte arrive par le PGHM de Pierrefitte-Nestalas. Un alpiniste, ou plutôt un pyrénéiste, est blessé dans la face sud du Marboré. Tout de suite, je réagis : Face sud – vent du nord – ça promet d’être sportif…

L’Alouette 3 est vite prête, plein complété, je décolle accompagné du mécanicien Bertrand Soulé en direction de Pierrefitte pour récupérer les secouristes du PGHM. Ensuite, montée vers le cirque d’Estaubé.

A partir de Luz-Saint-Sauveur le vent commence à se faire sentir généreusement. Aucun doute, au niveau des crêtes frontières, ça va être sérieux… En évitant les pentes sous le vent je monte vers la frontière Franco-Espagnole. Nous voila vertical de Gèdres, un peu à gauche, le barrage des Gloriettes puis le cirque.

“Passer de l’autre cote, ça veut dire se confronter avec une « dégeulante » colossale…”

Je survole maintenant la crête entre le Pic de Pinède et le Grand Astazou. C’est grandiose, avec le vent, sur la pente nord, je vole en palier à seulement 50, 55 % de puissance et nous sommes à 2800 m d’altitude. Dans la brèche du refuge de Tuquerouye, un montagnard nous indique en agitant le bras que l’accidenté se trouve plus bas coté espagnol. Malheur… passer de l’autre cote, ça veut dire se confronter avec une « dégeulante » colossale… « Accrochez-vous, ça va descendre ».

Effectivement, ça ne demande qu’à descendre. Je reste loin des pentes, et à puissance max, je limite les dégâts. En descendant, nous observons les pentes et le blessé est repéré sur le bord d’un petit plateau au pied du Pic du Marboré. Une chance pour moi, et pour lui. La pente sud, très raide, du Pic du Marboré, s’aplatît pour former un petit plateau vers 2500 m. Le vent descend des crêtes, parcours ce plateau et plonge dans la vallée. Partant du principe que le vent ne passe pas à travers le sol, ça doit être possible de se poser là en suivant la bordure du plateau. Vent plein travers mais sûrement sans trop de rabattant.

Le premier essai est le bon. Je reste posé pendant que les secouristes travaillent. A quoi bon se faire secouer… Les voila qui arrivent avec le blessé sur la civière. Il s’agit d’un grimpeur espagnol. Nous allons l’évacuer à Torla, village espagnol situé au Sud du cirque de Gavarnie. Pour descendre à Torla, aucun problème, le vent nous aide… Mais, déjà, je pense au retour vers la France… A Torla, une ambulance nous attend. Ici, loin des crêtes, il n’y a pas un souffle de vent. Étonnant…

“ça monte… c’est incroyable ! l’aiguille du vario est bloquée sur le clou à 900 mètres par minute”

Maintenant, il faut rentrer. Décollage et, sans trop gagner d’altitude, je remonte la vallée de l’Ara en direction des crêtes de Gavarnie. Dans la vallée, j’ai un fort vent de face, normal, mais Torla est à moins de 1000 m et les crêtes à passer sont vers 3000 m… c’est pas gagné. J’ai l’intention de gratter les pentes sous le vent, je serai peut-être protégé et pourrai peut-être gagner de la hauteur en restant très près du relief.

J’en suis là de mes réflexions quand, en arrivant au confluant des vallées de l’Ara, que je viens de suivre, et de l’Araza, je sens une « pompe ». Curieux, je suis encore très bas. Je réduis la vitesse et entame une spirale. Ça monte bien. Je me stabilise, cap au Nord, face au vent, à 60 km/h et j’affiche la puissance maximale dont je peux disposer. Je suis alors en stationnaire par rapport au sol et ça monte… ça monte… c’est incroyable, l’aiguille du vario est bloquée sur le clou à 900 mètres par minute.

Je pense que je suis en train de monter à plus de 1000 mètres par minute. Et ça dure sans faiblir, les altitudes défilent, 2000 m, 3000 m, 4000 m ça monte toujours aussi fort, je vais prendre une bonne marge car je sais qu’en quittant cette pompe salvatrice je vais perdre rapidement tout ce que j’ai gagné… à 4500 m, je mets le cap vers Gavarnie. J’espère que ça suffira pour passer.

Mon taux de montée se transforme rapidement en taux de descente et je ne passe que 50 m au-dessus des crêtes du cirque de Gavarnie. Je viens de perdre 1500 m d’altitude en quelques minutes à puissance max et vitesse de finesse max… Sans vent, avec les mêmes paramètres et dans le même temps, j’aurais gagné au moins 2000 m d’altitude…

Puis retour sur Tarbes via Pierrefitte sans problème.

Pilote de planeur, j’ai rêvé plusieurs fois d’être dans cette pompe en planeur… Mais je ne crois pas que j’aurais été assez gonflé pour aller tâter les pompes au niveau des crêtes frontières… surtout sous le vent des reliefs…

2 Commentaires

  1. Eh bien comme il est d usage de dire il faut oser surtout avoir du cœur.

    La montagne révèle ses surprises maîtrise des rabattants “des pompes” avec tact délicatesse dans le moelleux des actions et des transitions l’Alouette III se laisse porter vers une belle stratégie de votre pilotage intuitif.

    Un baptême en planeur où tutoyer la montagne de Gâches 1358m Vaumeilh 04 du bout des ailes me permet de ressentir cette aérologie près des reliefs impressionnant.

    Merci pour ce beau récit très technique on est avec vous au pitch de l’Alouette III qui sait donner sa puissance, et maîtriser son stationnaire . Un pilotage excellent réfléchi où chaque situation est une aventure.

    A chacun de vos récits on ne peut qu’apprécier la Compétence et la passion du pilotage et du Secours.

    Respect Amitiés à vous 🚁👌🇨🇵
    Marie-France LECLERC

  2. Merci Marie-France pour votre commentaire.
    En fait, la “pompe” que j’ai trouvé… par hasard est tout simplement de la confluence au débouché de deux vallées vers une seule. Je n’avais jamais rencontré ce phénomène au cours mes vols en planeur et surtout, je ne l’imaginais pas aussi violent. Il faut dire que ce jour là, le vent était très fort… Cette rencontre m’a beaucoup aidé pour le retour…
    J’ai toujours aimé analyser et comprendre et la pratique du planeur en montagne a vraiment été pour moi très bénéfique dans l’étude des phénomènes aérologiques que j’ai bien sur exploités en hélicoptère.

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